À 55,68 % en 2017, le gouvernement peut-il freiner la dollarisation ?

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Pour forcer les agents économiques à utiliser la monnaie nationale sur le territoire haïtien, les autorités politiques, fiscales et monétaires ont sorti l’artillerie lourde. Tout a été fait à la vitesse grand V. Le Conseil des ministres a tranché le 28 février. L’arrêté est publié le lendemain 1er mars. Et une conférence mobilisant la Primature, le ministère du Commerce et de l’Industrie (MCI), le ministère de l’Économie et des Finances (MEF) et la Banque de la République d’Haïti (BRH) a eu lieu le surlendemain 2 mars. Cela témoigne d’un grand intérêt de la part des autorités à sévir très rapidement contre l’affichage des prix en dollars américains. Même si le Premier ministre Jack Guy Lafontant a pris le temps de préciser que la réflexion était entamée depuis déjà plusieurs mois.

La décision n’est cependant pas nouvelle. En 2007, la ministre du Commerce et de l’Industrie Maguy Durcé avait tenté sans succès d’imposer l’affichage des prix en gourdes sur le territoire national. Bien qu’elle avait accordé un délai aux commerçants, la mesure n’avait jamais été réellement appliquée. Qu’en sera-t-il en 2018 ? Il faudra attendre les prochains mois puisque les autorités promettent pour bientôt des circulaires d’application. Comme pour avouer que la décision n’est pas encore effective. On pourrait également se demander pourquoi les autorités n’ont pas attendu la rédaction de ces circulaires avant la publication de l’arrêté présidentiel. Une autre preuve qu’elles veulent agir au plus vite.

C’est le cas de dire qu’il y a eu urgence, pour ne pas dire péril en la demeure. En effet, le jour même du Conseil des ministres, le dollar avait franchi la barre des 66 gourdes. Malgré tous les efforts de la BRH, elle n’arrive pas à stopper la course à la dépréciation sur le moyen terme. À bien comprendre les interventions des autorités lors de la conférence de presse, une part de cette dépréciation serait due à la spéculation et aux anticipations des agents économiques. Ces deux phénomènes qui s’entretiennent mutuellement créent une demande artificielle pour le dollar américain. Les autorités haïtiennes veulent réduire cette pression sur la demande de dollars qui fait flamber le taux de change.

En 2007, la ministre Durcé avait estimé à 50 % le pourcentage de commerçants qui affichaient les prix de leurs produits en dollars. Les grands hôtels et les lignes aériennes se montraient particulièrement réfractaires à l’affichage des prix en gourdes. Onze ans plus tard, ils sont probablement plus nombreux à mettre des étiquettes en dollar. Aujourd’hui, la grande majorité des prix des biens et services sont affichés en dollars. Le loyer, les bals, le restaurant, les services médicaux, mêmes les frais scolaires de certaines écoles. Quasiment tout se paie en dollars américains aujourd’hui.

Contrairement à 2007, en 2018, toute l’équipe gouvernementale semble être déterminée à imposer la décision. Mais, en réalité, le problème ne se situe pas uniquement dans l’affichage des prix. Il est surtout dans les taux pratiqués par les entreprises. À chaque entreprise son taux de change. Le seul dénominateur commun, c’est qu’elles utilisent toutes un taux supérieur à celui affiché par les banques commerciales. Même le gouverneur de la banque centrale, Jean Baden Dubois, a confirmé, lors de la conférence de presse, avoir été invité à payer une transaction à un taux de change largement supérieur au taux moyen en vigueur dans les banques commerciales.

Le vrai caillou à éviter, c’est que les entreprises choisissent de convertir leurs prix en gourdes avec un taux largement supérieur à celui pratiqué par les banques commerciales. Si les prix étaient libellés en dollars avec un taux de 60 gourdes, tout le monde aurait préféré des prix en dollars. Autrement dit, si le gouvernement imposait un taux de 60 gourdes pour un dollar pour tous les prix affichés en dollars aujourd’hui, aucune entreprise n’afficherait leurs prix en dollars. Donc, le cœur du problème n’est pas vraiment l’affichage en gourdes. Avec l’affichage en gourdes, le consommateur pourra avoir à payer 750 ou 800 gourdes pour un produit qui était affiché à 10 dollars américains (660 gourdes). Dans ce cas, on risque d’assister, dans les prochains jours, à une hausse artificielle du niveau général des prix (l’inflation).

D’autre part, la spéculation et les anticipations demeureront même si les prix sont affichés en gourdes. Si les commerçants anticipent une hausse prochaine du taux de change, ils vont augmenter leur taux de conversion dollar/gourde avant les banques commerciales dans le but de placer leurs commandes futures à l’étranger. Il deviendra plus difficile pour le gouvernement de contrôler les prix affichés en gourdes. Le problème d’affichage des prix en dollars se traduira en un problème d’augmentation non justifiée de prix qui, en fait, est un problème d’absence de concurrence sur le marché local. En situation de monopole ou d’oligopole, les entreprises ont cette possibilité d’augmenter leurs prix comme elles le faisaient pour le taux de change.

Pourquoi était-il si urgent pour le gouvernement d’intervenir? D’abord, le taux de change devient de plus en plus instable ces dernières années. Les autorités veulent réduire la part de volatilité qui n’est pas due aux fondamentaux de l’économie. De plus, au rythme où la dollarisation se poursuit, l’économie haïtienne serait complètement « dollarisée » dans les années à venir. Là est le véritable enjeu national. En effet, l’indice de la dollarisation en pourcentage de la masse monétaire (M3) publié dans les bulletins statistiques de la BRH est passé de 18,53 % en octobre 1996 à 55,68 % au 30 septembre 2017, soit une hausse moyenne de 200 % en 21 ans.

Les dépôts en dollars américains sont passés de 174.23 millions de dollars américains en octobre 1996 à 2,4 milliards de dollars américains au 30 septembre 2017. Que se passera-t-il si la dollarisation se poursuit avec le même rythme? Les autorités haïtiennes pourront-elles freiner une telle accélération de la dollarisation? Il s’agit ici de questions qui peuvent faire tourner la tête. Ce qui est sûr, c’est que les agents économiques révèlent leurs préférences pour le dollar américain. C’est clair et net. Peut-on combattre la préférence des gents à coup d’arrêtés et de sanctions?

Une dollarisation complète de l’économie haïtienne réduirait le rôle de la politique monétaire, donc celui de la banque centrale, à une peau de chagrin. Le gouvernement aussi aurait moins de marge de manœuvre avec l’absence de la possibilité de création monétaire pour financer le déficit budgétaire.

Mais l’affichage des prix en dollars ne résoudra pas non plus ce problème crucial puisque les dépôts en dollars sont toujours permis par la loi. « Le décret de 1989 autorise les banques à ouvrir des comptes en dollars pour n’importe quel client », avait indiqué le gouverneur Jean Baden Dubois lors de la conférence de presse. Il soulignait également que, dans la hiérarchie des normes, le décret a primauté sur un arrêté. Sauf que le Parlement peut changer l’arrêté en loi à n’importe quel moment. On peut quand même s’interroger sur la force légale de l’arrêté présidentiel. Si une entreprise ne l’applique pas, quelles seront les conséquences légales? Les réponses à cette dernière question détermineront le degré d’application de l’arrêté présidentiel.

Les circulaires d’application promises par les autorités seront d’une extrême importance. Elles devront empêcher les consommateurs d’être les principales victimes de cette division. La BRH a demandé à ce que toutes les transactions effectuées par cartes de crédit émises en Haïti soient réglées exclusivement en gourdes. Elle exige également que « le solde en devises étrangères des cartes de crédit émises en Haïti figurant sur les états de compte de la clientèle soit converti en gourdes au 31 mars 2018 au taux de référence de la BRH ».

Beaucoup de clients se plaignent que les banques commerciales utilisent leur propre taux de vente, supérieur au taux de référence, pour effectuer la conversion du solde de leur carte de crédit bien avant la date fatidique du 31 mars 2018. Si le secteur bancaire, constitué d’une poignée de banques organisées en association, ne respecte pas la décision de la BRH, qu’en sera-t-il d’une décision concernant l’ensemble des entreprises de la République?

L’affichage des prix en gourdes ne saurait être considéré comme le principal responsable de la volatilité du taux de change. Cette stabilité est plutôt fonction du niveau de la production nationale, nous indique le gouverneur Dubois, qui ne cesse d’insister « sur la nécessité de remettre sur les rails les infrastructures de production pour que l’on investisse beaucoup plus dans les activités de production au lieu de mettre tout notre argent dans le commerce et l’importation. Il faut de la production pour pouvoir exporter et générer des rentrées de devises », selon les propos du Gouverneur rapportés par notre confrère Roberson Alphonse. Rappelons qu’en 2017, le pays a importé pour un montant de 4,7 milliards de dollars et exporté pour seulement 980 millions de dollars américains. La dépréciation de la gourde n’est qu’une des conséquences d’un tel déséquilibre de la balance commerciale.

Selon les considérants de l’arrêté présidentiel, le gouvernement dit vouloir « protéger les intérêts de la collectivité et de garantir le bien-être de la population et la spéculation contre la monnaie nationale ; veiller au bon fonctionnement des mécanismes de l’économie afin de prévenir les crises et la spéculation contre la monnaie nationale ; prévenir et sanctionner les mauvaises pratiques commerciales qui contribuent à détériorer le pouvoir d’achat des ménages et à appauvrir conséquemment la population ; agir contre les variations délibérées du taux de change susceptibles d’accélérer la pression inflationniste et détériorer la situation socioéconomique du pays ».

Ces considérants témoignent éloquemment d’une vraie préoccupation des dirigeants sur l’état actuel de l’économie nationale. Ces énoncés peuvent provoquer des anticipations pessimistes et susciter encore plus de spéculations si l’arrêté n’est pas scrupuleusement mis en œuvre. C’est comme s’il s’agissait des prévisions du gouvernement en cas où les prix ne sont pas affichés en gourdes. Auquel cas, la population saura à quoi s’attendre. Ces considérants méritaient d’être beaucoup plus nuancés. D’ailleurs, même si les mesures envisagées dans ledit arrêté sont rigoureusement appliquées, il n’est pas évident qu’elles permettront, à elles seules, d’atteindre les objectifs visés.

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