Le football peut contribuer à l’émergence d’une bourgeoisie noire en Haïti

By | February 11, 2021

Le football est le sport le plus populaire au monde et l’un des sports les plus faciles. Pour y jouer, il faut juste un ballon et un terrain plus ou moins plat. C’est un énorme avantage pour les jeunes issus des quartiers pauvres (Lefigaro, 2019). Ils ont la possibilité de devenir riches dans un sport où ils dépensent peu. Du talent, de la discipline et des objectifs, tout ce qu’exige ce sport pour y réussir. Mais, ceci n’est possible que si le football est professionnalisé. À des millions de pauvres à travers le monde le football a assuré une vie meilleure. Grâce à ce sport une nouvelle classe sociale est créée, celle que j’appelle la classe des footballeurs. Le Brésil et certains pays d’Afrique comme le Nigéria, le Cameroun ont pu profiter de ce sport. En Haïti, le football est le sport roi. Toujours est-il que ce sport a du mal à faciliter une mobilité sociale aux joueurs et à leurs familles. Sur ces entrefaites, que faire pour que le football haïtien puisse contribuer à l’émergence d’une bourgeoisie noire ?

Nous avons parlé de bourgeoisie noire parce que le nègre qui représente la grande majorité de la population ne constitue pas une force économique, sauf ceux qui ont eu l’opportunité de piller l’Etat et ceux qui ont pu se faire une place au soleil en travaillant vigoureusement et sans relâche. Pendant que les gens de couleur se pavanent dans le luxe. Ce qui ne fait que confirmer la thèse de Jean Anil Louis-juste : L’histoire d’Haïti est faite d’inégalités et d’injustice sociale. Conséquences, le pays demeure l’un des plus pauvres et les plus inégalitaires d’Amérique (Banque Mondiale, 2018). Il existe un fossé gigantesque entre les riches et les pauvres. Les 40% des plus pauvres de la population ont accès à moins de 6% du revenu national, alors que les 2% les plus aisés contrôlent 26% des richesses du pays. Les principales sources de revenu des Haïtiens les plus démunis sont le travail indépendant et les envois de fonds. Les pauvres qui sont relativement mieux lotis gagnent leur vie grâce au salariat et, eux aussi, aux envois de fonds (FIDA, 2014). L’émergence d’une nouvelle classe, par le football, viendrait équilibrer la situation et changer la donne.

Qui devient footballeur professionnel en Haïti ? Un échantillon de dix joueurs haïtiens qui ont réussi ou qui jouent à l’étranger nous permettra de répondre à cette question et de mieux penser notre proposition de politique sportive en Haïti. Nérilia Mondésir (Quartier-Morin), Batcheba Louis (Quartier-Morin), Jean Sony Alcénat dit Tiga (Bel-Air), Pierre Jean-Jacques (Léogane), Steeven Saba (Port-au-Prince), Wilde-Donald Guerrier (Port-à-Piment), Jonel Désiré (Mirebalais), Jeff Louis (Mirebalais), Peguero Jean-Philippe (Port-de-paix), Alex Junior Christian (Port-au-prince).Tous ces joueurs sont des purs produits du football haïtien. Neuf d’entre eux, excepté Steeven Saba, sont originaires de régions très pauvres. Donc leurs familles ne font ni partie de la classe moyenne encore moins de la bourgeoisie. Et si l’on enquête sur l’origine sociale des 20 footballeurs haïtiens les plus chers du monde (voir Haïti-Tempo, 2021), l’on verra qu’ils sont tous d’origine modeste. C’est le football haïtien qui leur a permis de franchir un certain palier social, ceci malgré les calamités de ce football. Quelles en sont ces calamités ?

Avant de tenter de porter une réponse à cette nouvelle question, il est important de présenter la triste réalité du footballeur haïtien. Combien gagne un footballeur dans le championnat national ? Sans passer par quatre chemins, une pitance. Le sport, sa profession, ne lui permet pas de répondre à ses besoins primaires. Malgré ses exploits, son statut de star, il demeure un piéton, ses enfants ne peuvent bénéficier du pain de l’éducation faute d’argent, il n’a pas accès au crédit bancaire, il n’a même pas une assurance maladie. Wedson Anselme dit Suker, natif de la commune de Cité Soleil, son premier chèque à l’Aigle Noir en 2005 a été de 1000 piastres. Actuellement, il a un salaire de 13.000 dollars par mois dans le championnat Blengadesh (Footkole, 2017). Selon League Sport Plus (2020), il y a un club en première division situé dans la région métropolitaine qui donne un salaire misérable à la majorité de ses joueurs, soit 7500 gourdes par mois. En aucune façon un professionnel du sport ne peut vivre avec un tel salaire, même avec 30 000 gourdes. Voilà pourquoi il faut repenser le football haïtien.

Pour qu’une bourgeoisie noire puisse émerger en Haïti, à travers le football, il faut identifier les problèmes de ce sport rongé par des crises politiques et économiques, et les résoudre. En tant que grand consommateur du football et ancien footballeur victime de la qualité des terrains de jeu, j’ai pu identifier quelques-uns. Le football haïtien fait face à de sérieux problèmes économiques, financiers, les entreprises au lieu de sponsoriser le championnat national préfèrent organiser leur championnat corporatif où viennent s’amuser des footballeurs échoués, retraités, sans espoir d’intégrer le championnat professionnel. Le manque d’infrastructures sportives dans les écoles et dans les communautés, la désuétude de celles disponibles empêchent la montée des jeunes générations. La dévalorisation des entraîneurs haïtiens, les responsables du football haïtien préfèrent voir à la tête des sélections nationales des entraîneurs étrangers, qui ne connaissent pas la réalité haïtienne, au lieu de nationaux. D’où l’aliénation du football national. L’Etat haïtien, qui aurait dû être l’initiateur de la mise en oeuvre de toutes politiques sportives, n’investit pas dans le football. Le manque d’organisation du football, ce qui impacte sur la qualité du championnat national, sa potabilité.

Mais, quelle politique sportive doit-on mettre en œuvre pour l’émergence de cette bourgeoisie noire en Haïti ? Avant tout, il est important de se faire une idée des chiffres disponibles sur la jeunesse d’Haïti. Selon un rapport du Fonds des Nations Unies pour la Population (2017), Haïti a une population de 11 millions d’habitants. 31% de la population est âgé de 10 à 24 ans, 33% de 0 à 14 ans. Seulement 5% d’Haïtiens ont 65 ans et plus (Loop, 2017). Donc le pays peut compter sur sa jeunesse pour se développer.

Toute politique sportive en Haïti doit promouvoir un centre national du football, des espaces de jeu, une meilleure organisation du football, des centres de formation, une valorisation des entraîneurs haïtiens, des championnats scolaires et de quartiers. En effet, l’Etat haïtien à travers le Ministère de la Jeunesse et des Sports doit offrir au football haïtien un centre national du football ou la Maison du football haïtien qui comprendra un terrain synthétique de 25 000 places, un hôtel et des terrains d’entraînement où les équipes pourront résider et s’entrainer et un musée du football haïtien qui aura à immortaliser tous les grenadiers qui ont fait flotter haut le drapeau haïtien sur sol étranger. En sus de tout cela, le centre abritera les bureaux administratifs de la Fédération Haïtienne de Football (FHF). Il doit aussi s’engager à construire des petits terrains de football de surface synthétique avec clôtures pare-ballons dans tous les coins du pays. À Sofia en Bulgarie ces terrains coûtent à l’Etat une obole. Un projet pilote peut être lancé à Pétion-ville et Delmas. La place Saint-Pierre, la place Boyer et Puits-blain pourraient être les premiers bénéficiaires d’un ou de plusieurs de ces terrains. Plus tard dans tous les quartiers d’Haïti, sur les grandes places publiques, construire en chaîne ces modèles de terrain afin de préparer l’ascendance de cette nouvelle classe.

Quant à la Fédération Haïtienne de Football (FHF), pour augmenter la qualité du spectacle afin d’attirer les sponsors et les hommes d’affaires, ce qui permettra aux joueurs locaux de vivre de leur profession et d’investir. Elle doit réduire à 12 le nombre de club professionnel participant au championnat national de première division et exiger à ce que tous ces clubs aient un terrain reglémentaire et un centre de formation, où les jeunes joueurs seront formés afin d’intégrer l’équipe première après avoir monayé leurs talents au niveau D2. Quant aux écoles de Football, la FHF doit encourager leur création, œuvrer à leur renforcement et légalisation car miser sur la formation est la seule façon de produire des grands joueurs. La FHF doit aussi mettre l’accent sur la formation des entraîneurs haïtiens et d’autres professionnels, les valoriser en leur donnant la possibilité de devenir sélectionneur national, directeur technique national, agent de jeunes joueurs, organisateur des championnats scolaires et de quartiers avec pour mission la détection de talents. Pour cela, elle peut soit faire appel à l’expertise étranger ou octroyer des bourses à l’étranger dans le domaine du coaching sportif, la gestion du sport, la physiothérapie sportive…À condition que ces professionnels après leur formation retournent en Haïti pour contribuer au développement du football.

Pour mettre en oeuvre cette politique sportive où trouver les fonds ? L’Etat, la population, la Fédération Internationale de Football Association (FIFA), le secteur privé peuvent y contribuer. Concernant ce dernier, outre les partenariats avec les clubs, il sera de la partie à condition qu’il soit remboursé à partir des retombées du football (pourcentage sur les contrats des joueurs à l’échelle internationale ainsi que sur leurs salaires, organisations d’événements sportifs) sur une période de vingt ans ou en leur accordant la franchise douanière sur certains produits. Pour la stratégie de franchise douanière, lutter contre la contrebande et l’évasion fiscale en vue d’élargir l’assiette fiscale haïtienne est un impératif. Mais qui doit diriger le football haïtien? Il est préférable à ce que ça soit les anciens joueurs, eux-mêmes qui connaissent la réalité des footballeurs.

En somme, dans cet article, la réflexion s’est portée uniquement sur le football par manque de connaissance et d’information sur la pratique des autres sports en Haïti, c’est pourquoi j’invite d’autres rédacteurs, amoureux du sport en général, à y produire d’autres réflexions. Mon objectif c’était de montrer qu’une bourgeoisie noire est possible en Haïti à partir du football. Tout ce qu’il faut, des bourgeois progressistes, des politiciens visionnaires ayant des objectifs et un plan d’action ; des associations de footballeurs et de journalistes sportifs pouvant influencer le choix des dirigeants sportifs.

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